Cordura, level 2, et multi-interfaces : un étui de couteau discrètement innovant

Dans le cadre d’une commande très spéciale de couteau de camp sur base de machette Tramontina lourdement modifiée, un client m’a demandé que son étui de couteau soit léger, rustique, facile à entretenir, tout en offrant une rétention sûre et facile à mettre en oeuvre. Et bien sûr, que le coût reste abordable.

Le cahier des charges a donc été le suivant :

  • ambidextre ;
  • léger ;
  • facile d’entretien ;
  • couteau ne pouvant sortir accidentellement ;
  • montable sur tous types d’interfaces : ceinture, PALS / Molle, port horizontal ou vertical ;
  • prix abordable.

Nous allons voir ici, ensemble, comment cet étui de couteau d’un type nouveau a été conçu et réalisé, quels choix ont été faits, et en quoi, malgré son apparence classique, il est particulièrement innovant.

 

Du Cordura au lieu du Kydex ou du cuir : pourquoi ?

Il faut d’abord garder à l’esprit qu’on parle d’un étui pour un couteau destiné à la vie au grand air, et potentiellement dans des conditions particulièrement dégradées, où le retour à la maison le soir ou à la fin du week-end est exclu, et l’entretien soigné qui va avec aussi.

Dès lors, plusieurs raisons au choix du Cordura plutôt que du Kydex ou du cuir :

  • Le Kydex offre un certain nombre d’avantages, mais ici, il n’est pas souhaité par le client, pour les raisons suivantes :
    • matériau moulé sur la lame donc qui frotte et abîme le fini, diminuant la protection aux éléments ;
    • tendance à retenir les sables et boues et ainsi accélérer l’usure de la lame et compliquer son entretien ;
    • matériau sensible aux fortes chaleurs et pouvant casser ;
    • eau qui peut rester bloquée entre la lame et l’étui ;
    • plus lourd, et bruyant ;
    • oblige généralement à utiliser des systèmes de fixation encombrants et lourds ;
    • relativement coûteux à réaliser.
  • Le cuir quant à lui était autrefois la matière idéale et noble, mais n’est plus du tout pertinent pour de l’utilitaire :
    • il est lourd sec, pire encore humide ;
    • retient l’humidité très (très !) longtemps ;
    • est difficile à entretenir, pire encore en environnement très humide (Guyane) ou sec (Djibouti, Sahel) ;
    • et demande des moyens techniques et un savoir-faire coûteux.

Ici les critères du client étaient durabilité, légèreté et facilité d’entretien. L’étui a d’ailleurs été développé avec 3 de mes clients (le client principal + 2 autres clients intéressés) pour un usage d’abord professionnel.

On exclut donc également le nylon standard, pire encore le polyester. Ne reste plus que le Cordura.

 

Le Cordura comparé à d’autres textiles utilisés pour les sacs à dos.

 

Seul choix cohérent dans ce cas : du Cordura mil-spec, donc traité IR (un paramètre important pour certains), déperlant etc. Autant dire un solide matériau, à la durabilité assez extraordinaire, qui résiste très bien à l’humidité, l’usure, l’abrasion, les UV, la chaleur, les grands froids etc.

Restait à déterminer quel système de rétention utiliser.

 

Une rétention active sur étui de couteau : vraiment innovant ?

En soi, la présence d’une rétention active (= par blocage mécanique) sur un étui de couteau n’a rien d’innovante.

Le système classique de bande entourant la poignée ou passant par-dessus la garde et fermant par bouton pression (aka « bouton pourri » du fait de sa propension à ne pas être fiable dès que sables, sel, rouille s’en mêlent) est ancien – plus d’un siècle – et pas cher. C’est une rétention active, très utilisée sur les étuis en Cordura, en cuir, en simili, en polyester, et parfois même en Kydex. Mais clairement ici, ça ne fera pas l’affaire.

Des systèmes à verrou, levier, loquet, bille montée sur ressort, existent, essentiellement sur les étuis rigides en Kydex, polymères ou métal, mais sont coûteux, complexes à réaliser au niveau artisanal, et pas forcément fiables.

Hors de question d’adapter une rétention type holster de PA, beaucoup trop massif, lourd, et inadapté côté ergonomie.

Il fallait donc utiliser autre chose, et après de longues recherches j’en arrivais à la conclusion de m’inspirer de la sécurité par corde élastique existant sur certains holster de PA, ou rajoutée par leurs utilisateurs (sur CQC / Serpa notamment).

 

Rétention de sécurité sur holster Blackhawk (image Blackhawk).

 

Mais ce qui me déplaisait dans cette solution était que si l’utilisateur oublie pour une quelconque raison de remettre la shock-cord autour du manche en remettant le couteau à l’étui, il court le risque de perdre son outil.

Le Cordura n’étant pas une matière permettant nativement une rétention passive (par friction) comme le cuir ou le Kydex, il fallait donc trouver encore autre chose.

 

Double rétention réglable sur étui de couteau en Cordura : l’innovation

Après avoir cherché ce qui existait déjà et réalisé que je ne pourrai satisfaire la requête du client sans créer quelque chose de nouveau, j’ai sorti la planche à dessin et me suis mis au travail.

Travaillant à ce moment-là également sur d’autres projets, je réalise que la façon la plus pertinente de rendre l’ensemble compatible Molle et montage horizontal ou vertical sur ceinture est d’utiliser les rivets comme interface directe, et non comme support de montage d’une interface intermédiaire.

Le gain de poids et d’encombrement est évident, de fiabilité aussi : pas de pièces auxiliaires pouvant casser, se déformer. Gain de coût également : moins de pièces à acheter, à monter, moins de temps pour la réalisation.

Il s’agit donc d’utiliser un tressage de corde élastique solide passant dans des rivets espacés de sorte à permettre le montage sur Molle dans les deux directions, qui sera donc forcément compatible ceintures larges (40mm) ou tactiques.

Le problème de rétention active non remise laissant le couteau libre de voyager seul était donc réglé : une seule corde élastique pour l’ensemble.

Dès lors facile d’imaginer une rétention réglable par bloqueur, aussi bien en passif (friction) qu’en actif (mécanique). Ainsi l’utilisateur pourra ajuster le niveau de rétention à ses besoins.

 

Croquis du système transmis au fabricant lors de la conception de l’étui.

 

PXE oblige, j’aime bien mélanger low-tech et high-tech.

Du coup, comme pour les plaquettes qui seront usinées à la machine à commande numérique (CNC) après avoir été modélisées en 3D, après la phase de dessin manuel on passe sur l’ordi : CAO donc, mais ici sommaire.

 

Une partie du dessin numérique initial.

 

Une fois l’idée globale dessinée, validée par tout le monde, reste à voir comment il sera monté, assemblé, réalisé.

 

La réalisation de l’étui par Tapir Equipements

Je contacte alors Tapir Equipements, une petite société française comme moi mais spécialisée dans le sur mesure textile tactique et dont des contacts communs m’ont vanté les mérites, et lui soumets le projet.

 

Un aperçu du PDF transmis à Tapir.

 

D’emblée comme je m’y attendais il tique sur les encoches en bord d’étui, destinées à maintenir la corde élastique quand la rétention active est désactivée. Ca lui semble irréalisable en l’état, et il me propose des alternatives : pose de binding tape, réalisation d’un retour plié. Mais alternatives qui imposent de modifier le design.

Il me propose ensuite de réaliser l’encoche « autrement », suggestion que je valide. Clairement ce sera moins esthétique comme il me le fait remarquer, mais parfaitement fonctionnel et solide.

Tapir me propose alors de réaliser un dessin de sa vision de l’étui, d’un point de vue technique. Inutile de dire qu’il connaît son sujet, et je m’attends à une belle optimisation de mon design.

Finalement il me recontacte très rapidement, non pas avec un dessin, mais carrément des photos des essais concluants qu’il a réalisés. Impressionné autant par l’initiative, l’implication dans le projet, que les améliorations proposées, je valide à 100%.

 

Un des prototypes réalisé par Tapir Equipements (image Tapir Equipements).

 

A sa suggestion, la lame reposera sur les oeillets, ce qui permettra d’éviter toute coupure des coutures par la lame, et rend le système de rétention passive plus efficace encore : en serrant la shock-cord, on augmente la pression exercée par les oeillets sur la lame, au dos comme au tranchant.

Certains adeptes des tranchants ultra-rasoirs vont ici tiquer : je rappelle qu’il s’agit d’une lame utilitaire : non seulement un tranchant rasoir serait absurde sur ce type d’outil (trop fragile et difficile à maintenir sur le terrain), mais de plus le contact de la lame sur les oeillets adoucira bien moins le tranchant que l’utilisation elle-même du couteau. Donc RAS de ce côté-là.

Il rajoute donc quelques autres modifications, permettant d’augmenter l’amplitude de réglage, de palier à d’éventuelles défaillances des coutures, de permettre à l’utilisateur d’ajuster lui-même la longueur de la partie velcro sans que le tout s’effiloche ou soit fragilisé, et plein de petits détails auxquels je n’aurais pas pensé, vu que ce n’est tout simplement pas mon domaine.

Et nous voilà arrivés à l’étui final, dont le coût reste inférieur à celui d’un étui de couteau en Kydex ou pire, cuir, pour une modularité très supérieure.

 

 

Innovant peut-être, mais quel intérêt final ?

Si, du fait des films, jeux-vidéos, et autres éléments de la culture populaire, nous sommes plus habitués à considérer l’innovation du côté du Kydex ou de systèmes complexes, il faut se rappeler que le « design » au sens strict a pour vocation d’aboutir au résultat le plus performant avec les moyens les plus simples. « KISS » : Keep It Simple and Stupid, « faites en sorte que ce soit simple et évident ».

L’intérêt de ce nouveau type d’étui de couteau est donc d’offrir, via une unique corde élastique (1/8 » shock-cord) similaire à celle de certains porte-chargeurs, à la fois :

  • une rétention passive réglable : par serrage de la lame ;
  • une rétention active réglable : par blocage au niveau de la poignée ;
  • une interface de montage modulable : en port vertical cuisse, horizontal, ou Molle.

 

 

Ce qui permet donc bien de disposer d’un étui de couteau modulaire, ambidextre, et montable sur tous supports, avec une rétention sûre, pour un coût, une épaisseur globale et un poids très inférieurs à toutes les autres solutions :

  • moins de 2cm d’épaisseur tout compris ;
  • poids de 115g tout compris, pour une lame de 20cm de long.

 

 

On note dans la vidéo ci-dessus que la mise en tension de la rétention active accroît le niveau de serrage de la lame dans l’étui, augmentant du même coup la rétention globale, ce qui serait impossible si la rétention active était indépendante de la rétention passive.

Réalisé en Cordura mil-spec, traité IR, déperlant, et huilé, il offre une protection sans égale à des lames destinées à un usage régulier dans les pires conditions climatiques (montagne, désert, jungle, …), et permet une mise en oeuvre facile de l’outil même en conditions de perte de sensibilité tactile (grand froid, fièvre, fatigue extrême).

 

 

Il est même lavable en machine à basse température au besoin, sans démontage, et en prenant garde à utiliser une lessive sans azurants optiques, et bien sûr pas d’assouplissant, pour préserver les traitements IR, déperlant etc.

Quant aux risques de casse du système, la shock-cord utilisée ayant 50kg de résistance à la traction, voire près de 100kg sur demande (shock-cord spéciale), il n’y a pas de crainte à avoir de ce côté-là : c’est solide.

Et dans l’hypothèse d’une éventuelle casse, un tel système est réparable sur le terrain par l’utilisateur : étirable à 2 fois sa longueur initiale, il y a de la marge pour bricoler un système raccourci si jamais un jour le besoin survenait.

Au final, l’utilisateur se retrouve, entre le couteau de camp PXE et son étui, avec une solution complète et performante de seulement 345g. Un luxe quand on porte sa maison sur son dos dans des conditions pas forcément touristiques, mais qui se fera aussi apprécier de l’utilisateur loisir ne souhaitant pas porter lourd inutilement.

 

 

Pour le plaisir des yeux ou pour des demandes spéciales (ne le harcelez pas inutilement car il croule sous les demandes), vous pouvez suivre / contacter Tapir Equipements :

 

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